Forum annuel de l’Antenne de France Foi & Justice Afrique Europe

L’avenir économique de l’Afrique

Le 6 novembre 2007, l’Antenne de France du Réseau Foi & Justice Afrique Europe, lors de son forum annuel des correspondants de ses 72 congrégations membres, a voulu donner la parole à des Africains pour les entendre parler de l’avenir économique de l’Afrique et pour nous aider à porter un regard différent sur ces réalités. Michel Roy (Directeur du Plaidoyer International au Secours Catholique Caritas-France), animateur de la table –ronde, a précisé, en introduction : « Il s’agit de se positionner autrement que l’Afrique catastrophe que nous présentent souvent les médias. Porter plutôt un regard positif en voyant du côté des acteurs africains porteurs d’espoir, sur quoi et pour quoi les choses peuvent marcher. »
Voici quelques extraits de ce qui a été dit.

Ghazi Hidouci

Ghazi Hidouci fut l’intervenant principal. Algérien, ancien Ministre de l’Économie et des Finances en Algérie de 1989 à 1991. Économiste et statisticien à l’Association des Ingénieurs, Techniciens, Experts et Chercheurs.

Points d’appui et conditions pour l’avenir de l’économie africaine

J’ai d’abord été surpris par la question posée par ce Forum. Où donc puiser, dans l’ambiance de découragement général, les données du réel qui indiquent une dynamique africaine positive ? J’ai dû prendre, pendant plusieurs semaines, de la distance par rapport aux représentations les plus couramment affichées et à la conjoncture officielle, pour tenter de mieux discerner. J’ai alors été surpris de percevoir beaucoup d’espérances. L’Afrique bouge beaucoup en ce moment, et c’est récent. J’adopterai pour vous en parler un point de vue historique.

1 - À partir des années 1960
C’est l’époque des indépendances - Aux yeux de beaucoup d’Africains, il n’apparaissait pas normal de disputer aux appareils de partis dominants le pouvoir d’État. D’une manière générale, se sont mis en place des systèmes pas forcément très démocratiques - au sens où l’entend la compétition électorale aujourd’hui, - mais suffisamment crédibles et bénéficiant de la confiance des gens. Leur gestion des affaires, qui a duré plus de vingt ans, a subi 2 types de déviations importantes :

a) On était “développementaliste”.
Les directions politiques, et plus généralement l’essentiel des élites, voulaient que les gens sortent de la misère, qu’il y ait vraiment des dynamiques effectives de développement. Mais la logique politique était bureaucratique, en ce sens que l’élite se considérait disposant exclusivement de la capacité et du savoir-faire politique. Les gens n’étaient pas sérieusement consultés, ni considérés comme responsables de ce développement. Ce fut notre première erreur… Quand les gens n’étaient pas contents de nous, ceux qui doutaient le moins eurent recours aux rapports de force (répressions, coups d’État militaires, etc.). Les échecs, nombreux, mais aussi les succès, sont à méditer avec discernement, et non de façon idéologique inverse, pour essayer de comprendre utilement et avec humilité l’aujourd’hui du monde.

b) L’illusion du pouvoir de l’argent.
Devenus économiquement peu efficaces, affaiblis par la distance prise vis-à-vis des populations, les régimes, progressivement sclérosés, ont préféré tisser des alliances externes pour compenser la faiblesse des ressources, plutôt que de se réformer. On ne leur a offert que les “pétrodollars” et ce fut le piège. Les gens se sont laissés avoir par les conditions spéculatives du crédit international, les exigences de garanties souveraines et l’illusion de l’achat sur les marchés de la capacité technique, scientifique et surtout sociale. Il y a eu alors, à partir des années 1970, tous les problèmes d’endettement. Les élites se mirent à vivre en vase clos, tournées vers l’extérieur, dépendant pratiquement de l’affairisme international le plus douteux.

2 - Les années 80 :
On a essayé de cacher cela, des années durant ; mais, au creux de la vague, les pouvoirs financiers se sont mis, au début des années 80, à manipuler le dollar, mettant pratiquement en faillite la grande majorité des États africains qui laisseront la note à leurs peuples. Les pays les plus pauvres se sont retrouvés très endettés et dans des situations dramatiques.

Les accords du F.M.I.1 imposèrent, à partir de là, les terribles conditionnalités économiques, politiques et financières draconiennes, connues sous le nom de “Consensus de Washington”… Il y eut donc les terribles “ajustements structurels”2 des années 1980, dont nous connaissons tous les méthodes et les résultats.

À cette époque-là, l’entente internationale sur ces modalités financières était forte. Les pays socialistes, et notamment la Russie, se sont situés sur les mêmes logiques d’emprunts. Il en allait de même en Amérique latine. Tout le tiers-monde, hors la Chine et relativement l’Inde, optait pour ce type d’accords internationaux conduits par les financiers, plutôt que d’affronter politiquement la sanction interne. Alors, tous ceux qui le pouvaient se mirent à vendre à l’exportation des produits pas cher (la banane, par exemple,) pour rembourser les dettes, à affaiblir les échanges intérieurs, et à importer aux prix mondiaux, faisant dramatiquement chuter le pouvoir d’achat des gens et s’écrouler les monnaies et les salaires.

3 - Les années 90 :
Dans les années 1990, les gens étant de plus en plus pauvres et les États de plus en plus décriés, l’idée qui domina fut que les échecs étaient dus à l’absence de partis politiques et de bonnes élections ! Malheureusement, dans la banale réalité, les élites, disposant de l’accès aux ressources et aux instruments de gestion politique, se partagèrent le contrôle du multipartisme.
Deux phénomènes se sont alors produits :

1) Le faible apport de la grande tradition du parlementarisme.
Les élections n’ont pas changé grand-chose, sauf que les dictateurs ne pouvaient plus être désignés comme responsables. Quand les choses se passaient mal, on estimait que les gens avaient mal voté. Les élections étaient contrôlées par les élites dominantes, sachant toujours ce qu’il faut faire. Le temps passant, ces échecs furent subis sur fond d’explosion urbaine sans précédent.

2) La mauvaise combinaison parlementarisme - conditionnalités économiques :
En 1999, on a commencé à dire qu’il fallait alléger la dette des pays pauvres, c’est-à-dire reconnaître qu’ils ne pouvaient pas payer. C’est une manière de reconnaître qu’on prenait beaucoup trop aux gens ! On a parlé à ce moment-là de “P.P.T.E.3”Ceux qui ont monté le système d’ajustement structurel sur l’endettement ont reconnu leur échec. Il a fallu dès lors que la Banque mondiale et le F.M.I. reconnaissent qu’ils s’étaient trompés.
Le blocage qui se produit à l’OMC4. est symptomatique de cette nouvelle donne. Il y a ainsi aujourd’hui un pouvoir à New York, mais aussi à Shanghai, en Inde, etc. Le pouvoir s’est multiplié.

4 - Les années 2005 :
Pour l’Afrique, le changement se lit dans les prix des matières premières. Nous sommes dans des crises de nouvelles formes… De l’argent arrive en Afrique. Les Africains ont un peu plus d’argent et sont un peu moins endettés qu’avant. On observe des taux de croissance de l’ordre de 5 à 6%; même l’énorme conglomérat du Nigeria se met à bouger… Mais attention, les dégâts peuvent être aussi importants (troubles de Dakar).

L’importance de s’organiser.
D’où l’idée qui germe aujourd’hui : s’organiser dans la durée et non uniquement pour élire et se faire élire, fixer des objectifs sociaux à l’économie et, compte tenu des risques encourus, ne pas trop faire confiance aux marchés internationaux, surtout financiers, et apprendre à faire avec le peu de moyens à disposition.

Politiquement, après les mouvements nationaux qui ont préparé les indépendances, ce nouvel éveil prend appui sur les réseaux associatifs, peu visibles de l’étranger le plus souvent  : l’Africaine et l’Africain s’éveillent de nouveau à la formation et à l’action politique à travers les collectifs de terrain dans tous les domaines. C’est le grand événement, discret encore, mais prégnant.

Il y a un véritable élan, toujours déterminant. Souvent, on dit qu’on ne réussit pas parce qu’on n’a pas le pouvoir. Mais à y regarder de près, c’est avec la dynamique discrète et politique de la prise de conscience des gens qu’on réussit, par exemple dans les assainissements urbains, ou encore dans le développement de technologies diversifiées. Ces acquis appartiennent au réveil associatif beaucoup plus qu’aux politiques, nationales et internationales, et même locales, qui se les approprient souvent après coup. …

L’énorme défi à relever est celui du mouvement démocratique et associatif. Ce mouvement doit continuer à faire pression, à négocier la manière dont l’argent arrive. Les Africains savent que les produits tels que le riz, la tomate, doivent continuer à ne pas coûter cher, sinon ils ne peuvent pas se placer dans la compétition mondiale. Que le prix mondial du blé double ou triple est en soi une bonne chose pour la protection de la production locale.

En guise de conclusion, voici les points à retenir :

Plus d’Africains ont pris conscience de la nécessité d’être des citoyens agissants.
Il faudrait qu’ils soient plus forts pour discuter de leur budget, de leurs infrastructures à construire. C’est un défi de capacité politique. Il faudrait qu’elle remonte aujourd’hui. D’où la question de la décentralisation des forces africaines au niveau local, qui permettrait de corriger la capacité politique nationale et régionale.

C’est ce qu’ont fait les Asiatiques : la capacité politique ne s’est pas effondrée en Asie. Il faut aider les gens à reconstruire leurs propres administrations domaniales, scolaires, locales, politiques.

On est sorti de l’ouverture mondiale
Il faut construire les dynamiques internes d’échanges pour pouvoir sortir et échanger au niveau international. Le discours dominant consiste à dire : si vous entrez dans la compétition internationale, vous allez vous moderniser. Mais aujourd’hui, les gens disent : « Non » et ils inversent le discours, qui choisit de travailler au développement local. C’est un autre défi : ce sont les dynamiques économiques internes qui sont à privilégier. Dans l’évolution mondiale concrète, ce défi-là se pratique.

Les services publics
Rien ne marchera si on ne commence pas par l’école, la santé, l’eau, etc. Rien ne marchera sans cela.

1 Fonds Monétaire International
2 Programmes d’Ajustement Structurels
3 Pays Pauvres Très Endettés
4 Organisation Mondiale du Commerce

* * *

Quatre intervenants sont, ensuite, invités à donner leur point de vue :

Ignatiana Shongedza
Originaire du Zimbabwe, docteur en démographie, enseigne les langues appliquées à la Sorbonne et à l’Université de Nanterre. Sa spécialité : le développement durable et le rôle des femmes.

Les femmes sont un pilier de l’éducation, et il faut les associer au développement durable.
Le développement humain en est la base. Il suppose la santé pour tous, la nourriture pour tous, l’éducation pour tous : c’est le triangle de persévérance, avancé par l’UNESCO, qui s’applique en 3 dimensions, économique, sociale et environnementale.
Quelques recommandations pour favoriser le développement en Afrique :
* Renforcer les moyens humains ;
* Promouvoir l’éducation des filles et adapter les programmes aux réalités féminines ;
* Persuader l’État de travailler avec les collectivités locales et d’appuyer leurs initiatives.

*

Zobel Behalal
Originaire du Cameroun, membre de la MIEC (Mission Internationale des Étudiants Catholiques), responsable au CCFD des questions de Paix et Droits humains.

Il ne faut justifier ni un afro-pessimisme, ni un afro-optimisme béat face à toutes les formes de conflits que connaît l’Afrique/Madagascar. Mais il n’y a pas de place pour la fatalité. La réalité actuelle de l’Afrique s’explique par des situations conjoncturelles.

Cependant on peut remarquer que l’Union Africaine progresse et qu’elle a mis sur pied une Commission Paix et Sécurité, qui travaille sur les conflits et qui est force de proposition. Les populations africaines elles-mêmes s’orientent vers une “Pax Africana”. Les commissions Vérité et Réconciliation elles aussi contribuent à la résolution de conflits. La lutte contre l’impunité est à poursuivre. Tous ces efforts permettent d’avancer.

*

Sœur Martine TAPSOBA
Originaire du Burkina Faso. Actuellement membre du Conseil général des Religieuses de l’Assomption. À une expérience particulière dans le domaine de l’éducation.

Pour faire de la politique autrement, il faut être éduqué. Pour participer au marché mondial, il faut produire localement, et l’éducation y contribue. L’éducation est une des clés du devenir de l’Afrique. Elle se fait par « une pédagogie fondée sur l’expérience... » et l’expérimentation.. L’éducatrice et l’éducateur sont passeurs de valeurs comme la vérité, l’honnêteté, l’endurance (lutte contre le “tout, tout de suite”) L’éducation doit préparer à affronter la vie.

*

Alseny Soumah
Originaire de Guinée Conakry, juriste, ancien fonctionnaire au ministère des Affaires Étrangères de la République de Guinée, responsable marketing chez ARTYS. A mis en place une structure locale d’information du marché de l’emploi en Guinée.

La recherche d’emploi en Afrique est dans l’impasse. Aujourd’hui, une partie de la population africaine a accès à l’éducation. Mais une fois formés, les jeunes ne savent pas où aller, où s’informer, comment être accompagnés pour accéder à l’emploi. Les offres de travail sont rares, sauf dans le domaine des technologies et de l’informatique, qui s’appliquent aux activités de service. Intégrer les jeunes dans la société est capital : ils sont la force nouvelle qui peut faire avancer les revendications porteuses d’avenir. Investir pour employer les jeunes en Afrique est une nécessité.

 

* * *

En conclusion : Michel Roy met l’accent sur trois points importants 

1- Retrouver la confiance en soi
2- Croire qu’on peut faire face localement à des pouvoirs prédateurs
3- Être solidaires pour faire avancer les choses.



Synthèse du résumé réalisée par Guy Vuillemin, Président de l’Antenne

 


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