Témoignages

BAMAKO au Mali, CENTRE PERE MICHEL : 50 ans

Biographie du Père Bruno Michel tirée du Petit Echo N° 730 1982/5 page 301

1926 - 1981

Bruno est né à Paris le 15 novembre 1926. Par sa mère, il était de Grenoble, au pied des Alpes. Bruno aimait parler de ces hautes montagnes.
Il les a parcourues à cause de leur beauté, de leur grandeur, mais surtout pour le plaisir d'en vaincre les difficultés. Dès son enfance dans une famille chrétienne exemplaire, Bruno a trouvé les germes de sa vocation, qui se sont renforcés par le scoutisme, qui l'a fasciné et qui l'a pétri; ses exigences et ses joies ont motivé en définitive son entrée au séminaire de Saint Sulpice à Paris, après ses études secondaires dans un lycée et chez les Frères des Ecoles Chrétiennes de 1941 à 1945. Il vint au noviciat de Maison-Carrée en 1947 et y reçut l'habit le 1" octobre. Avant d'aller au scolasticat, il fit son service militaire en Tunisie.

Photo tirée du Petit Echo, je n'en ai pas d'autres.Bruno avait un excellent caractère, très gai, très sociable, toujours empressé pour aider les autres. Son esprit de sacrifice ne faisait aucun doute. Le Général Duval qui cherchait un séminariste, ancien scout et doué comme éducateur, l'a très vite repéré. L'Etat Major l'envoya au Centre de Gamarth pour accueillir les jeunes recrues en vue d'une sélection postérieure. Comme " moniteur de morale ", Bruno devait donner chaque jour une conférence à une trentaine de jeunes engagés métropolitains, qui venait y faire un stage. Le camp devenait son affaire. La vie sportive, la formation à la discipline, l'artisanat, les tests d'endurance et d'esprit d'initiative s'entremêlaient. Bien aidé par un budget, qu'il obtenait sur simple demande, et par la confiance du Général, dont il devint vite l'ami, il se modela ainsi un service militaire " à sa taille et à sa convenance ", tout en rendant un réel service à ses chefs. Ceux-ci étaient très satisfaits de son dévouement et il exerça une profonde influence sur les hommes, qui lui furent confiés.

Au scolasticat de Thibar, où il passa trois ans. Bruno fut maître de chapelle et, quoiqu'il eut lui-même presque tout à apprendre du chant grégorien, il réussit à s'imposer bien qu'il lui en coûtât. Il était également chargé des leçons de catéchisme à Téboursouk et était très aimé des parents et des enfants. Il prononça son serment à Thibar, le 26 juin 1951, et fut ordonné prêtre à Carthage, où il passa sa dernière année de théologie, le 12 avril 1952.

En juin 1952, le Père Michel reçut sa nomination pour le Vicariat de Bamako et le 11 septembre, il arriva au poste d'Ouolossebougou pour y apprendre le bambara. Sa méthode était de suivre les élèves-catéchistes dans leurs tournées. Il allait avec eux, à pied la plupart du temps, à une époque où la " bourgeoise " bicyclette du missionnaire était le moyen normal pour se déplacer. Mais Bruno préférait l'effort et aussi le partage de la condition des élèves. Six mois après, en mars 1953, il fut nommé à Gwalala où il resta un peu plus d'un an. Ce fut suffisant pour qu'il se sente un peu à l'étroit dans les limites des méthodes traditionnelles de l'époque et pour qu'il essaye de les faire craquer, ça et là. Il fit de grandes randonnées à vélo, puis à moto et ce fut lui qui introduisit le premier véhicule " une vieille Tonne Renault " au service de la Mission. Elle ne tarda pas à lui rester dans les mains, mais, du moins, avait-il pu fonder une école à 80 km du centre, qui était - déjà - son école à lui!

Monseigneur Leclerc l'appela près de lui à Bamako, comme vicaire, en janvier 1955. Il lui confia aussitôt l'école et le monde des jeunes, Coeurs vaillants et Scouts. Bruno se donna à fond et fit sortir le scoutisme de sa somnolence. Très bon organisateur il arriva à tirer le maximum de ses journées... et de ses nuits, n'ayant jamais été, et cela malgré de nombreuses recommandations, partisan d'un sommeil suffisant. Il se levait avant l'heure, ne faisait jamais de sieste et le soir veillait très tard; impossible de lui faire accepter un autre mode de vie. On se demandait comment il survivait à ce régime. Il fonda neuf troupes scoutes et trois clans routiers et mit sur orbite une très belle école nouvellement construite au bord du fleuve Niger, par le Frère Godfried Strijbos.

Tout cela ne l'empêchait pas de remplir à son tour son travail de vicaire à la paroisse. Vite préoccupé par l'avenir de ses élèves, à une époque où les débouchés étaient peu nombreux pour ceux qui échouaient à la fin de l'école primaire, il imagina d'ouvrir pour un certain nombre d'entre eux un petit centre d'apprentissage, qui deviendra avec le temps l'oeuvre la plus marquante de sa vie.

Il fut un temps où le Père Michel, tout en étant vicaire, dirigeait personnellement son école à six classes, fondait le centre professionnel de Niaréla et était le directeur diocésain de l'enseignement avec tout le travail, administratif qu'il fit lui-même. Il fit à ce titre des inspections fréquentes des écoles missionnaires sur un vaste territoire. On doit reconnaître que c'est à cette époque que ces écoles devinrent peu à peu des écoles régulières, subventionnées, et aboutissant à l'examen du CEP (Certificat d'Etudes Primaires). Il fallait un don d'acrobatie et une résistance peu ordinaires pour s'occuper de tout cela, sans oublier le monde des scouts et des routiers avec les sorties et les camps. C'est en cette période, qu'il arracha à l'Inspection Académique, alors coloniale, et comme par surprise, l'autorisation, différée depuis 10 ans, d'ouvrir un Cours Secondaire pour garçons. Ainsi commença à Niaréla, auprès du Centre Professionnel naissant, une première classe d'études classiques, embryon de ce qui devint ensuite le lycée Prosper Kamara de Hamdallaye, construit par Mgr Leclerc.

Ce Centre Professionnel de Niaréla, prit rapidement de l'ampleur et devint son oeuvre maîtresse. Nullement préparé à ce travail, ni par ses études classiques en milieu parisien, ni par son éducation bourgeoise, le Père Michel a tout lancé à partir de son inquiétude au sujet de l'avenir de tant de jeunes. Il a tout mis en route à coup d'intuitions, d'improvisations (calculées), d'audace et d'acharnement au travail.

A partir de 1965, Bruno quitta la paroisse de Bamako et s'installa au Centre. Si son nom est encore aujourd'hui connu, vénéré et béni d'un bout à l'autre du Mali, c'est que des centaines de cadres, dans l'Administration comme dans le Privé, sont sortis de ce Centre et ont profité de la compétence, du dynamisme et du dévouement à la nation du Père Michel.

Le Père Michel avait des dons certains d'éducateur, de chef, d'entraîneur, de guide; il jouissait aussi d'une endurance peu commune et surtout il avait la foi.

Le Centre a commencé à " tourner " avec les taxes d'apprentissage versées par les entreprises de la place, qui s'engageaient à prendre les jeunes apprentis dans leurs ateliers pour des travaux pratiques, et ensuite à les embaucher, dès qu'ils avaient obtenu leur CAP (Certificat d'Apprentissage Professionnel). Bruno n'avait pas peur d'engager des dépenses; pour lui, la question d'argent ne devait pas poser de problèmes du moment que c'était nécessaire et il a toujours assuré qu'il pourrait faire fonctionner le Centre par des ressources qu'il trouverait.

En fait, il réussit à trouver de nombreux subsides. Les entreprises, intéressées à la bonne formation des futurs ouvriers, ainsi que ses multiples relations en Europe, lui fournissaient l'argent pour envoyer, en grand nombre, les meilleurs éléments pour parfaire leur formation à l'étranger et y obtenir des diplômes supérieurs. Le Père Michel entretenait volontiers et facilement toutes ces relations utiles, par une publicité (élogieuse, bien sûr!) sur son oeuvre, son esprit et son avenir au Mali.

Bruno assurait la direction du Centre et donnait une bonne partie des cours. L'esprit du Centre était très fortement marqué par le scoutisme. Il avait fait du Centre une sorte de " grand-camp-scout-permanent ", où, chacun avait sa responsabilité, mais le Chef gardait toutes les ficelles en main! Tout se faisait en équipe: études, entretien de la maison (internat), cuisine, sport, ateliers... Bruno s'était complètement identifié avec le Centre et il l'a mené, tambour battant, pendant plus de 20 ans. Ce fut certainement un succès et les promotions totalisèrent 439 jeunes.

Cette oeuvre, entre les mains d'un seul homme, ne laissait pas d'inquiéter ses supérieurs, qui ont toujours cherché à préparer une équipe pour l'épauler, voire un jour remplacer le fondateur. Mais sa personnalité était telle que ses collaborateurs avaient du mal à suivre sa méthode et son rythme. Il faisait tout lui-même et essoufflait les autres. On devait lui reconnaître beaucoup de vitalité, d'audace, d'optimisme, d'initiative, de sens d'organisation, d'esprit technique et aussi de sérieux, de fidélité et de persévérance. Les dernières années à Niaréla furent plus difficiles. La ville de Bamako, devenant de plus en plus importante, commençait, comme toutes les grandes villes, à former une certaine délinquance qui contaminait la jeunesse. Dans ce milieu devenu plus malsain, le Père Michel sentait que son " système " d'éducation perdait de son efficacité. Il voyait venir le moment, où il aurait à laisser son oeuvre à d'autres, surtout qu'il eut aussi une petite alerte pour sa santé: paralysie de la main droite pendant un certain temps.

Un appel venu du Niger lui permit d'envisager un nouveau départ. Déjà en 1975, S.E. Mgr Berliet, évêque de Niamey, avait demandé qu'il vienne dans son diocèse lancer une école d'apprentissage.

Maintenant en 1978, le temps était venu, et il quitta Bamako pour Niamey, où il serait seul Père Blanc. Il l'a regretté mais n'a pas hésité à s'intégrer dans le presbyterium local. Le Ministre de l'Education Nationale du Niger, très conscient de l'importance du technique dans le début du développement industriel du pays, demanda au Père Bruno d'aller vite! C'était tout à fait dans sa ligne.

Quelques mois après son arrivée, grâce à l'aide de Misereor et celle d'amis fidèles, les premiers bâtiments sortaient de terre dans les champs de mil du plateau de Kalmharo. Beaucoup de gens prudents et sensés n'y croyaient pas, mais Bruno a' toujours été stimulé par les difficultés. Il sut animer une belle équipe de professeurs et de moniteurs qui partageaient la vie et les travaux des élèves. Le directeur et les moniteurs payaient de leur personne et les premiers élèves (la première promotion doit sortir en juillet 1982) acceptèrent avec joie les conditions matérielles difficiles du début. Durant des mois, malgré la chaleur, le froid et le sable, ils durent camper sous la tente à Yantala, fabriquant eux-mêmes leur mobilier, tables, sièges et lits. Par la suite, ils eurent à terminer eux-mêmes les installations à Kalmharo et assurer toute l'installation électrique. Vie dure et exigeante, mais ces jeunes étaient fiers de leur réalisation, montrant qu'on pouvait tout leur demander pour un véritable idéal d'amitié et de service. Bruno était très droit avec eux, très juste, très rapide aussi pour les jauger et les comprendre.

Le milieu était pourtant différent de celui de Bamako. Bruno lui-même a écrit: " A Bamako nous avions entre 15 et 20 % de chrétiens... A Niamey: 0 % de chrétiens. Si la formation strictement chrétienne s'adresse aux chrétiens, bien que sans exclusive, 'a formation comme homme croyant vivant selon ses convictions, s'adresse à tous. Il y a un esprit qui doit imprégner toutes les activités de l'établissement. Envers les autorités et les patrons, chrétiens ou non, nous sommes témoins de Dieu, non des entrepreneurs " . Parfois, on l'a critiqué ou calomnié, mais les choses se sont toujours très vite clarifiées, tant sa vie était limpide.

Toutefois, comme il était très délicat malgré ses allures énergiques, il en a souffert surtout parce qu'il y voyait un handicap pour la formation de ses jeunes ou pour la cohésion de son équipe. Pour persévérer avec le même tonus dans cette oeuvre délicate, d'animation et de formation, il fallait un optimisme inébranlable. Il n'aimait pas ceux qui hésitaient ou qui avaient besoin de toutes les assurances, y compris celle de la retraite, avant d'entreprendre quelque chose. Cet optimisme lui venait certes de sa famille, de son tempérament mais beaucoup plus profondément de sa foi en Dieu. Le Père Michel était un homme de Dieu et un prêtre. Pour que nul ne l'ignore, il continuait à porter la soutane au travail, au bureau, en voyage et dans les réunions. Son esprit surnaturel fut le secret de son succès, et de son efficacité. Quelqu'un a dit après sa mort: " Je n'ai jamais vu le Père Michel dormir (sauf... au volant de sa voiture, ajoutait malicieusement un autre!) ". C'est vrai: le Père Michel se levait avant tout le monde et se couchait après tous les autres, pour travailler, mais c'était aussi pour rencontrer son Seigneur dans sa prière personnelle. Le Père s'est usé, jour après jour, année après année, imprudemment disent beaucoup, mais suivant le Christ à la lettre: préférant servir qu'être servi.

Sa mort à 54 ans a été rapide. Le dimanche 27 septembre, Bruno était très fatigué. Hospitalisé, le lendemain, à Mariama, après une syncope, il a fait la nuit suivante une hémorragie digestive. Transféré à la clinique de Gamkalley, pour de plus faciles perfusions et alors qu'on envisageait son évacuation sur la France, son mal s'est aggravé. Les prêtres et les religieuses se sont relayés à son chevet, ainsi que sa cousine, religieuse de l'Assomption, accourue de Tahoua. Le mercredi 30 septembre, il a encore pu prendre des dispositions pour le Centre. Le vendredi, il a reçu le sacrement des malades et le samedi, 3 octobre, fête de St. Bruno, vers 16 h 30 il est décédé d'une défaillance cardiaque.

Une cérémonie des obsèques eut lieu au cimetière le lundi soir, 5 octobre: une foule nombreuse se pressait autour du cercueil et de la tombe. " Ce cercueil en contre-plaqué confectionné d'une manière rustique donnait le signe du sacrifice du Père Bruno... L'eau que l'on versait dans la tombe lors de la descente du cercueil annonçait la vie nouvelle... La croix brandie par un de ses élèves soulignait quel chemin il a suivi... La parole de Dieu, acclamée et proclamée en français, haoussa et zama: Si le grain de blé ne tombe en terre, s'il ne meure, il reste seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit et c'est un fruit qui demeure ".

Le mardi soir une messe a été célébrée à la cathédrale de Niamey. Quelques membres de sa famille, qui étaient présents, ont choisi les textes et les croyants musulmans s'unirent à la prière d'action de grâce:
" Dieu, Le Clément, Le Miséricordieux,
Nous te disons merci pour la vie du Père Bruno Michel ".

" Nous tous, professeurs de Kalmharo, nous avons été d'abord ses élèves... Quand nous étions élèves ou professeurs, il avait toujours la même devise: Il faut foncer nous disait-il... Nous nous sommes posés souvent la même question: 'Pourquoi le Père Bruno se donne-t-il tant de peine pour les élèves? Il n'a aucun intérêt et rien à gagner'. Et chaque fois que nous lui avons posé la question, il n'y avait qu'une réponse: un sourire! " (Un professeur).

" Depuis deux ans, nous avons vécu avec lui. Il voulait que Kalmharo soit une grande famille, avec beaucoup d'amitié entre professeurs et élèves. Lui-même ne s'est jamais éloigné de nous; il ne voulait pas être notre supérieur. Il était avec nous, il jouait avec nous, il sortait en voyage avec nous. Mais il était très dur pour le travail, il répétait que le Niger avait besoin d'hommes forts, travailleurs, pour construire le pays. " (Un élève).

" Bruno, notre père, était un homme de Dieu. Il nous disait qu'il ne fallait jamais s'amuser avec la prière. Il priait avec les chrétiens. Il nous avait dit qu'il nous aiderait à faire un endroit pour notre prière. Il connaissait bien notre Livre, le Coran_ Il respectait beaucoup la religion de chacun. Il nous a aidé a vivre l'Amour de Dieu dans notre religion. " (Un élève).

" Dieu, Le Clément, Le Miséricordieux,
Nous te disons merci pour ce message d'amour, Nous te disons merci pour l'avoir connu et aimé. "

Son Exc. Mgr Sangaré, archevêque de Bamako, a écrit: " Vous ne sauriez croire l'émoi qu'a suscité dans nos murs l'annonce du décès du Père Michel. Aux antennes de Radio-Mali, avis sur avis, durant une semaine, de la part de chaque groupe de ses amis... Et, le 15 octobre, à la messe de Requiem, cathédrale était comble ".

L'effort que le Père Michel a dû fournir pour lancer Centre d'Apprentissage à Niamey a été fatal. La mise en chantier les constructions et, en même temps, l'animation de la première promotion à laquelle il s'est consacré, a eu raison de sa santé. C'était sa dernière aventure; la plus belle pour lui. Même Bruno a dépassé la mesure dans le don de soi, il reste pour nous un signe, qui nous interpelle et nous rappelle à l'ordre. Il faisait bon aller passer une heure avec lui, au milieu de son travail ou d'une sortie de jeunes. Il y a des gens qui sont plus admirables qu'imitables; mais ils sont des signes et à les regarder, on prend courage et on travaille mieux.

La tristesse de tous ses Anciens, directeurs de service ou travailleurs, est un autre témoignage pour comprendre ce que le Père Michel, " le Vieux ", " Dashi " comme ils aimaient l'appeler, représentait, représente encore et représentera toujours pour eux.

" Dieu, Tout Puissant et Miséricordieux,
Nous te disons merci pour la vie du Père Bruno qui s'est donné
entièrement à toi pour le service de l'Evangile,
à travers l'éducation des jeunes.
Accueille les remerciements de tous ses amis.
Accueille cette vie pour qu'elle soit illuminée
par la vie de ton Fils Ressuscité! " (Le Père Evêque)