Voix d'Afrique N°49
Jérusalem

Les Pères Blancs à Jérusalem


En 1856, après la guerre de Crimée, la France, ayant apporté son aide à la Turquie dans sa lutte contre la Russie, reçut en cadeau de remerciement plusieurs lieux en Terre Sainte. Parmi eux, l'église de Sainte-Anne, dans la vieille ville de Jérusalem. Lorsque l'église fut restaurée, la question se posa pour le gouvernement français de trouver des desservants pour ce nouveau sanctuaire national. Diverses congrégations religieuses furent pressenties ou se mirent d'elles-mêmes sur les rangs. Finalement, en 1877, le ministre des Affaires étrangères l'offrit à Mgr Lavigerie qui venait de jeter les fondations de la Société des Missionnaires d'Alger. Mgr Lavigerie l'accepta volontiers et, lorsque Rome eut donné son assentiment, il se rendit lui-même à Jérusalem, en juin 1878, pour prendre possession du sanctuaire. Le 1er octobre de la même année, quatre "Missionnaires d'Alger", partis de cette ville le 14 septembre, arrivèrent aux portes de la Ville Sainte.

Pourquoi le cardinal Lavigerie accepte une fondation en Terre Sainte ?

Pour vaincre les réticences assez fortes du Conseil de la Société des Missionnaires à accepter une fondation hors de l'Afrique, Mgr Lavigerie mit en avant "l'événement providentiel qui confiait à la Société naissante qui, dès son origine, s'était mise sous la protection de la Vierge Immaculée, la garde du sanctuaire élevé à l'endroit même où s'était opéré le grand mystère de l'Immaculée Conception". Ils pourraient y installer, le cas échéant, leur noviciat et leur scolasticat, sans avoir à craindre une expulsion.
En réalité, Mgr Lavigerie avait sur Jérusalem des vues qu'il ne pouvait dévoiler d'entrée de jeu : la possibilité lui était donnée de prendre pied en Orient pour y réaliser le projet qu'il portait en lui depuis son séjour de dix semaines en Syrie, au cours de l'année 1860, lorsque, en tant que délégué de l'Œuvre d'Orient, il y distribuait des secours aux chrétiens persécutés. Il avait été profondément marqué par tout ce qu'il avait vu et entendu. Il dira plus tard que c'est l'Orient qui lui a "révélé" sa "vraie vocation", sa vocation missionnaire.
Ce fut son "chemin de Damas". Vers la fin de sa vie, il confiait à l'un des Pères, comme une sorte de testament :
"J'ai consacré la fin de ma vie - car je m'en vais - au retour de l'Orient à l'unité catholique ; c'est à mes enfants de me suppléer pour le reste. Je leur laisse mon amour pour l'Orient comme un héritage précieux qu'ils seront heureux, je le sais, de recueillir". Ayant cherché le meilleur moyen de servir les chrétiens d'Orient et établi plusieurs projets, c'est encore la Providence qui montra la voie que devait suivre la Société des Missionnaires d'Afrique présente à Jérusalem.


La Basilique Sainte Anne et le site archéologique
de la piscine de Bethesda


On avait pensé faire une école, un Institut supérieur de Bible et archéologie. Ce fut finalement lors d'une visite du Patriarche grec-catholique, Mgr Grégoire Youssef, à Jérusalem, que les choses se précisèrent. Doutant fort du succès d'un Institut supérieur dont on lui parlait, il dit aux Pères : "Vous feriez bien mieux d'ouvrir ici un séminaire pour les grecs-catholiques. Quel service rendrait votre communauté si elle consentait à prendre dans cette maison quelques enfants orientaux pour les élever et en faire plus tard soit des instituteurs catholiques soit des prêtres". Le P. Roger en référa immédiatement à Mgr Lavigerie qui donna, bien sûr, son plein accord.

Après avoir fait accepter le projet par le gouvernement français, Mgr Lavigerie le présenta au Pape qui l'autorisa et donna sa bénédiction. En janvier 1882, dans leur maison tout juste achevée, ils reçurent les 21 premiers petits séminaristes. Quatre jours de retraite les préparèrent à l'ouverture des cours. Il n'y eut d'abord que deux classes. Au fil des ans, elles se multiplièrent, avec les adaptations nécessaires, sur le modèle des petits séminaires que les missionnaires ouvraient en Europe et en Afrique. Quand les premiers élèves eurent terminé leur philosophie, il fallut songer à ouvrir un grand séminaire. Les séminaristes s'installèrent dans un nouveau bâtiment, construit sur des terrains voisins achetés par Mgr Lavigerie.

C'est en septembre 1892 qu'eurent lieu les premières ordinations : le séminaire Sainte Anne donnait à l'Église melkite un prêtre et quatre diacres. La maladie empêcha Mgr Lavigerie d'y assister. Après la guerre de 1914-1918, pendant laquelle certains des locaux furent occupés par les Turcs, la vie reprit son cours normal avec une soixantaine d'élèves. 1946 marqua un tournant dans l'histoire de Sainte-Anne. L'exiguïté des locaux face au nombre croissant des élèves et surtout les problèmes que rencontrèrent les jeunes Syriens et Libanais pour venir en Palestine donnèrent corps à l'idée de transporter le petit séminaire au Liban. La France se retirant du pays, les Pères Blancs obtinrent du gouvernement une ancienne base militaire dans le petit village de Rayak, dans la plaine de la Beqaa. C'est là que se fit la rentrée scolaire de 1946 avec 145 élèves. En 1967, à cause de la nouvelle situation politique et territoriale, et aussi par le fait que la hiérarchie melkite pouvait assurer la charge de son séminaire, les Pères Blancs remirent au Synode melkite la charge de Rayak et de la formation sacerdotale de son clergé. Durant 85 ans (1882-1967) le séminaire de Sainte Anne avait donné à l'Église melkite plus de l 300 prêtres, dont deux patriarches et une vingtaine d'évêques.


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Vue aérienne générale sur Sainte Anne. A droite de la basilique,
la maison des Pères Blancs, où ont lieu les retraites de 30 jours
et les sessions de formations bibliques.
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Que font maintenant les Pères Blancs à Jérusalem ?

Ils continuent, dans un contexte renouvelé, à y manifester "l'amour pour l'Orient" que Mgr Lavigerie nous laissa en héritage. La communauté de Jérusalem est toujours très impliquée dans la tâche œcuménique, dans le dialogue avec les frères et sœurs musulmans, et dans la vie de l'Église locale. Pour la tâche œcuménique, Sainte-Anne, avec les confrères du Liban, publie la revue "Proche-Orient Chrétien". Cette revue veut informer sur la situation et l'histoire des chrétiens du Proche-Orient. L'œcuménisme, bien sûr, ne passe pas seulement par une revue, mais surtout par les nombreux contacts qu'entretiennent les confrères de Jérusalem avec les Églises présentes en Palestine. En ce qui concerne le dialogue avec les musulmans, du fait même de notre situation dans le quartier musulman de la vieille ville de Jérusalem, nous entretenons de fréquentes relations avec nos frères et sœurs musulmans.

Nous rencontrons aussi de nombreux groupes de pèlerins pour les informer sur la situation du pays. Les questions de Justice et Paix sont aussi au cœur du travail de Sainte-Anne. Dans la situation douloureuse où se trouve une partie de la population, l'ouvrage ne manque pas : Comité Justice et Paix, travail dans les camps de réfugiés et dans les territoires occupés, etc. Nous sommes aussi les gardiens de la Basilique Sainte-Anne et du site archéologique de la piscine de Bethesda (cf. évangile de Jean, chapitre V). Nous accueillons chaque jour de très nombreux pèlerins et touristes Depuis 1976, Sainte-Anne héberge deux fois par an les participants aux sessions-retraites. Les sessions permettent de resserrer les liens entre l'Afrique et le Proche-Orient. Notre œuvre ici est ainsi mieux connue dans la Société et les Pères Blancs présents à Jérusalem peuvent mieux comprendre les problèmes des confrères vivant sur le sol africain. Ce que les participants aux sessions voient et entendent leur est aussi une ouverture enrichissante sur les communautés chrétiennes de Palestine, sur les problèmes et les difficultés réelles de leur situation actuelle. Ces sessions se sont ouvertes au clergé africain, aux membres d'autres congrégations, aux prêtres "Fidei donum" et, depuis l'an dernier, aux sœurs travaillant en Afrique.

PP. Stéphane Joulain & Michel Deffrennes PB.