Voix d'Afrique N°43

 

MALI . Coutumes au Pays " DOGON" (Père Marcel Kervran)

Le Père Marcel Kervran est né à Tours en 1919
Ordonné à Carthage, en 1951, il est d'abord nommé à Gao,
puis à Biandiagara, dans le pays dogon, où il restera 35 ans.
Avec un groupe de catéchistes, il atraduit les textes liturgiques,
le Nouveau Testament et des textes choisis de l'Ancien Testament.
Il a rédigé une grammaire et un dictionnaire Dogon-Français.
De retour en France, depuis décembre 1991, il vient de publier
un livre: "la vie et la mort en pays dogon".

 

Vous venez de publier un livre sur les coutumes des Dogons. Il faut du temps pour arriver à pénétrer ces coutumes?
Oui, et il faut bien connaître la langue locale, qui est une langue difficile. Plutôt que de parler de coutumes, je pense qu'il faut parler de culture, terme dont le contenu est plus riche. La culture qui caractérise une société comprend tout ce que pensent traditionnellement les gens, leur façon de l'exprimer, les traditions orales, les coutumes, les interdits, la manière dont ils se comportent dans diverses situations de leur existence, en face de Dieu, des vivants et des morts.

À ce sujet, quel est leur sens de Dieu ?
Ils sont monothéistes. Ils croient en un seul Dieu, créateur de l'univers et des hommes, providence des hommes et même des animaux. Un dicton dit : " C'est Dieu qui donne l'eau aux termites et procure à boire pour les pintades ". Ils croient aux "esprits", mais ces esprits ne sont pas des dieux. D'après certaines déclarations, Dieu est aussi le défenseurs des veuves et le père des orphelins. On trouve des paroles qui rappellent la sagesse de la Bible : " Celui qui marche à pied, Dieu le fait aller à cheval ; celui qui marche à cheval, Dieu le fait aller à pied."

(A gauche)
Sous son toit fait de tiges
de mil entassées, le tougou-na abrite le repos des hommes, leurs conversations et leurs palabres
.
(A droite)
Sur des échasses, hommes avec masques, qui représentent des animaux ou des personnages.

Y a-t-il des choses qui vous ont paru difficiles à saisir, incompréhensibles pour vous ?
Incompréhensibles, oui et non, parce qu'on essaie toujours de comprendre. On se met dans la mentalité des gens, en acceptant que leur pensée ne soit pas toujours selon notre logique. C'est vrai qu'il y a des choses qui ont été difficiles à connaître. Vous savez la difficulté d'obtenir des renseignements de la part des vieux. Il ne suffit pas d'aller dans un village avec un magnétophone pour poser des questions…Si les vieux ne vous connaissent pas, il répondront à coté de la question. Pour moi, ils me connaissaient bien, surtout dans certains villages, c'est pourquoi j'ai pu obtenir beaucoup d'informations. Mais dans certains cas ce sont des catéchistes, très connus des vieux, qui ont pu obtenir des renseignements que je n'aurais jamais obtenus.

Par exemple ?
Certains chants qui sont chantés lors de la célébration pour les défunts, qu'on appelle "chants de la mort" et qui dure deux jours. Ceux qui sont chantés au cours de la deuxième nuit de cette célébration sont confiés à un petit groupe d'hommes qui sont des initiés. Ces chants doivent être respectés intégralement. Ils doivent être chantés tels que la tradition les transmet, sans rien changer. S'il y a une erreur, il faut recommencer. La difficulté de comprendre ces chants rituels, de structure très archaïque, vient de ce que les initiés ne doivent pas en parler, ni en révéler le sens.

Ces chants ont donc une efficacité spéciale ?
Tout ce qui est célébré pour les défunts a pour but de les accompagner jusqu'au séjour des morts. Si les rites n'ont pas été observés selon la tradition, l'âme des défunts est errante. On craint alors qu'ils rentrent de nouveau dans le village pour faire du mal. Lorsque quelqu'un va présenter ses condoléances pour un mort, avant d'entrer dans le village, il prend quelques feuilles d'arbre, les pose à terre et met un caillou dessus pour indiquer au mort qu'il ne doit pas y entrer. Là où j'étais, ces rites peuvent durer longtemps, même jusqu'à plusieurs semaines. Une autre difficulté pour obtenir des renseignements, c'est lorsqu'il s'agit de femmes. C'est très délicat, pour nous, de poser certaines questions ! C'est par des femmes devenues chrétiennes, et qui ont vécu ces coutumes et ces rites lorsqu'elles étaient jeunes, qu'on peut avoir des renseignements sur le mariage, sur l'initiation des jeunes filles… etc

(A droite)
Les catéchumènes de Korou ont orné de silhouettes de masques la première chapelle qu'ils ont construite.

.Dans quelle mesure certains de ces rites, pour les funérailles par exemple, peuvent-ils être utilisés par les chrétiens ?
On a pris les rythmes de chants dogons, même de chants rituels, pour chanter des psaumes ou des chants liturgiques. C'est ainsi qu'un catéchiste a mis en couplets le texte de la Passion de Jésus, et on le chante sur le rythme et la mélodie d'un des "chants de la mort", qui peut être chanté aussi bien par les femmes que par les hommes. Mais d'autres rythmes sont liés à des célébrations coutumières, et les premiers chrétiens qui s'étaient convertis, étant adultes, étaient plutôt réticents au début. Ils disaient : "Si nous entendons ces rythmes de tam-tams, cela nous rappelle ce que nous avons vécu dans la religion traditionnelle". Mais ils ont fini par accepter. D'ailleurs, ce ne sont pas les Pères mais les catéchistes dogons qui ont composé ces chants. Finalement, l'utilisation des tam-tams à l'église n'a pas fait de difficultés. Pour l'inhumation elle-même, il n'y avait pas de problème pour les chrétiens. Les morts ne sont pas enterrés mais déposés dans des grottes communes, de grandes grottes. En général, dans les villages, il y a plusieurs de ces grottes : une pour les vieux qui sont du village, une pour les morts ordinaires, une pour les lépreux..Les chrétiens sont évidemment inhumés de cette façon.

Dans la falaise, la région
la plus pittoresque du pays dogon,
des villages ont été construits
entre rochers et éboulis.

Et pour le mariage…?
Pour certains rites, il n'y a pas de problème, par exemple le geste par lequel une nouvelle mariée manifeste son consentement au mariage : elle apporte de l'eau à la grande maison de famille de son époux et elle verse elle-même cette eau dans le grand canari où se trouve l'eau à boire des occupants de cette maison. Faire verser l'eau dans le canari par une autre femme manifesterait son refus de consentir à ce mariage. Dans d'autres villages, la femme doit apporter un panier neuf chez son mari. Ces rites-là ne posent aucune difficulté pour les chrétiens.

Mais le choix avant le mariage ?
Là, c'est différent. Une enfant, dès sa naissance est "réservée". Elle est demandée par une autre famille pour être l'épouse d'un de ses garçons. Lorsqu'elle a grandi, vers 12 ans, on désigne le garçon qui épousera cette fille. Il y a alors un engagement et, à partir de ce moment, celle que nous appelons la fiancée est considérée comme sa femme. On ne demande pas l'avis de la fille. Ce sont des alliances entre familles amies. Normalement il n'y a pas de problème après, et la jeune fille accepte le fiancé. En général, les unions contractées dans ces conditions tiennent bien. Si une fille refusait son fiancé, elle ne deviendrait pas libre pour autant. Pratiquement, elle est obligée par sa mère d'accepter le mariage. Elle partira alors rapidement de chez son mari… On la ramènera chez lui. Une deuxième fois elle quittera son mari…Et à ce moment-là, on la laissera libre.

Ces coutumes doivent poser de graves questions pour le mariage chrétien où le consentement doit être libre, sous peine de nullité
Évidemment ! Les chrétiens ont dû faire une adaptation de ces coutumes. Si les familles se mettent d'accord, les enfants aussi doivent donner leur accord. On a fixé le moment des fiançailles vers 12-13 ans. À cet âge la fille connaît son fiancé, elle a entendu parler de lui, elle est suffisamment mûre pour donner son avis. Elle peut accepter ou refuser le fiancé qu'on lui propose, et donner son avis en indiquant sur quel garçon s'est porté son choix. On pourra alors plus tard les marier à l'église. Mais dans la préparation directe du mariage, on doit s'assurer, autant qu'on le peut, que les futurs mariés s'acceptent librement.

Les Chrétiens peuvent continuer à pratiquer certaines coutumes, sauf s'il est question de sacrifices ?
Oui, on peut dire cela en gros. Comme pour la participation des jeunes chrétiens aux danses des masques. L'initiation aux masques est quelque chose de très important chez les Dogons. Le premier catéchiste qui est venu à la mission de Bandiagara était parti en ville, à Ségou, lorsqu'il avait 19-20 ans. Là, il a travaillé dans une famille chrétienne. Il a commencé à connaître les chrétiens et très rapidement il est venu à la mission, d'abord comme moniteur de langue, ensuite pour nous accompagner dans nos tournées. Il a été baptisé, il était le premier baptisé de la paroisse. Comme il n'était pas là au moment de l'initiation aux masques des jeunes gens de sa classe d'âge, il ne l'avait pas faite. Il a donc voulu la faire, étant devenu chrétien. Il l'a faite, il avait même mis une croix sur son masque. Bien qu'il n'ait pas participé aux sacrifices, il a pu malgré tout faire l'initiation.

La connaissance de cette culture a bien dû vous aider pour parler de l'Évangile…
Certainement. Quand je suis arrivé, il y avait un petit catéchisme où l'on disait : " Qui a créé le monde ? Qui a créé l'homme ?". Evidemment c'est inutile de leur enseigner cela, ils savent aussi bien que nous que c'est Dieu. On s'est vite aperçu qu'il fallait partir davantage de "l'histoire du salut". : Dieu a fait une promesse de salut à Abraham…cette promesse a été approfondie par le peuple de l'Alliance, surtout par les Prophètes, et elle a été réalisée par Jésus-Christ. C'est très important parce que, dans leur vision religieuse, ils n'ont pas d' "histoire" du salut.

Est-ce facile de leur parler du Christ ?
Ce n'est jamais facile de toute façon. Mais les gens sont intéressés, ils écoutent et comprennent fort bien. Et il y a le Saint-Esprit qui agit. Le catéchuménat dure au moins trois ans. On est souvent émerveillé par la foi de ces gens. Ils réalisent très vite le sérieux du baptême et de l'engagement qu'ils vont prendre. J'ai connu des catéchumènes qui ont volontairement attendu plusieurs années avant de demander le baptême parce qu'ils réalisaient qu'ils n'étaient pas dans les conditions de le faire. Par exemple, un adulte qui avait terminé le catéchuménat et qui vivait avec son père dans la grande maison familiale. Il devait donc fournir les poulets pour les sacrifices et assister son père pendant les sacrifices. Il a attendu que son père soit mort pour demander le baptême.

Ils sont sans doute avertis de ces incompatibilités pendant le catéchuménat ?
Bien sûr. Dans les rites préparatoires au baptême, la dernière année, il y a un engagement pour le Christ et une renonciation à ce qui ne va pas avec cet engagement. Dans cette renonciation, on s'est aperçu qu'il ne fallait pas demander simplement s'ils renonçaient "au mal".… On précise qu'il faut renoncer à tel ou tel esprit, à ce qui est vraiment contraire à la révélation chrétienne. Pour toutes ces questions, d'ailleurs, ce sont les prêtres dogons qui pourront le mieux réaliser cette inculturation.

Une conclusion ?
J'aimerais donner un exemple. Lors de l'ordination de deux prêtres, dont l'un était de Bandiagara, pendant le chant des litanies des saints, on a recouvert les deux ordinands, prosternés sur le sol, d'une grande couverture dogon, celle dont se couvrent les hommes âgés et qui est aussi utilisée au cours des funérailles d'un homme. De chaque côté des ordinands une femme poussait des you-you, rite rappelant les pleurs des femmes quand on sort le corps de la maison mortuaire. C'est le symbole du renoncement, aux richesses, aux honneurs et au pouvoir, qui est demandé aux prêtres, afin qu'ils deviennent des hommes nouveaux, entièrement donnés à leurs frères et à l'Église. Personnellement, j'y vois le symbole d'une métamorphose que doit réaliser l'Église qui est au pays dogon, pour accéder à une vie chrétienne conforme aux valeurs de la culture dogon, purifiée et vivifiée par la Parole du Christ.

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